"La liberté d'une démocratie est en danger si le peuple tolère l'emprise croissante de puissances privées au point où elles possèdent plus de pouvoir que l'État démocratique lui-même. C'est l'essence même du fascisme - la mainmise sur le gouvernement d'un individu, d'un groupe ou de tout autre pouvoir de contrôle privé."
- Franklin D. Roosevelt


Participer à une action anti-pub, c'est un peu comme jadis aller à une rave : le rendez-vous est donné par le bouche-à-oreille, il faut être prêt à jouer au chat et à la souris avec la police. Vendredi 5 décembre, 19 heures, rendez-vous dans une rue de Paris avec le collectif Stopub (voir les encadrés). Le groupe s'étoffe au fil des minutes : garçons chevelus, filles piercées, punks à canette, « fashion victims » à keffieh, femmes libérées, barbus à lunettes, étudiants, artistes, chercheurs, fonctionnaires, chômeurs, précaires... Et aussi trois journalistes de France 2 venus faire un reportage de deux minutes pour le 20 heures, plus une réalisatrice de documentaires.
Malgré (ou grâce à) son petit nombre (une quarantaine de personnes), le commando va faire preuve d'une efficacité remarquable: aguerris, mobiles, discrets, les gens qui sont là ce soir ne sont pas des novices, mais la crème des anti-pubs. Jusqu'à 23h30, ils vont se déplacer dans le métro comme des poissons dans l'eau, sautant sur les quais, de Château d'Eau à Strasbourg-Saint-Denis, en passant par Concorde, Père Lachaîse, Jaurès, etc., semant les vigiles de la RATP en prenant les correspondances, improvisant un parcours erratique et illogique, quitte à sortir du métro pour marcher dehors et s'engouffrer par groupes de six dans une autre station.

Munis de clés, tournevis, outils de fortune, ils ouvrent les placards publicitaires vitrés avec dextérité, retournent les affiches du côté blanc, écrivent un message du genre : « Espace public libéré », et referment le placard comme si de rien n'était. Dans les wagons, un blond déchire en guirlandes de Noël les affiches Télé Star suspendues. Sur les quais, dès que la rame s'éloigne, les pots de peinture, bombes, marqueurs, autocollants, scotchs de déménageur sortent des poches, des sacs, et atterrissent sur les panneaux 4 x 3. C'est alors un festival de couleurs (marron, beige, rouge, noir), de slogans (drôles, absurdes, moralisateurs, colériques). Pendant que les uns peignent, d'autres arrachent les affiches, créant des dégradés avec les pubs des semaines passées. Une symphonie de crissements, pschitt et autres scratch sonorise la station, en même temps que des odeurs de peinture acrylique la parfument.

Dans l'ensemble, la réaction des passagers est extrêmement favorable. A quelques exceptions près : un retraité de l'industrie chimique tente de raisonner un tagueur qu il prend en aparté ; un hystérique au physique d'armoire à glace insulte les antipubs qui s'activent sur le quai d'en face et hurle : «Pourquoi vous ne vous en prenez pas à Raffarin et Sarkozy, c'est des Juifs !» ; nous croiserons également un couple de yuppies horrifiés: les pages saumon du Figaro dans la poche, le mari sifflote ironiquement L'Internationale à l'oreille de son épouse, en lui désignant d'un menton crispé les anti-pubs, puis lâche ce commentaire définitif : «C'est fou, quand on va dans le métro, on descend deux fois de niveau de vie.»

Hormis quelques pro-pubs, donc, l'accueil du public est plutôt chaleureux : regards complices, indifférence bienveillante, rires. Les clients de la RATP semblent ravis, à la fois de sortir de leur torpeur (enfin un vrai spectacle dans le métro), et qu'on les délivre d'injonctions commerciales surabondantes. Un Français, expatrié en Angleterre depuis le mois d'août, trouve Paris étouffant: «Il y a trois fois moins de pub à Londres», des touristes américains et japonais se marrent, fascinés.

Tard le soir, peu avant que les anti-pubs, fatigués par leur marathon, ne rentrent se coucher, un passager fera son baptême. La quarantaine, il s'est arrêté pour regarder quelques jeunes gens en train de maquiller une affiche: cela lui plaît, mais quand un type lui tend un marqueur pour qu'il puisse écrire quelque chose, il n'ose pas : «Ah non, je n'ai pas autant d'imagination que vous.» Puis stimulé par quelques paroles d'encouragement, il prend son élan, monte sur un siège et trace en grosses lettres sur l'affiche : MENSONGE. Effectivement, ça manque un peu d'imagination. Mais c'est un début...

Emmanuelle Veil

Charlie Hebdo, 10 décembre 2003
MÉTROBUS FAIT SA LOI.

La régie publicitaire de la RATP, Métrobus (filiale de Publicis), a gagné le 1er décembre son procès en référé contre l'hébergeur Ouvaton : celui-ci a dû communiquer l'identité de la personne ayant ouvert le premier site Web de Stopub*.
Pour Alexis Braud, président d'Ouvaton, « ce jugement est politique. Plus on y réfléchit, plus c'est inquiétant: il modifie le régime de responsabilité des hébergeurs Internet. Ce jugement n'aurait jamais eu lieu si nous n'étions pas à l'approche de la loi sur l'économie numérique ». Début 2004, l'Assemblée nationale examinera en deuxième lecture le projet de loi du gouvernement «pour La confiance dans l'économie numérique», dont l'article 2 contraindra les hébergeurs peu fortunés (comme Ouvaton) à fermer un site quand ils reçoivent une plainte le concernant.
* Cette personne risque maintenant d'être poursuivie par Métrobus, qui affirme que les opérations anti-pubs lui ont coûté 450 000 Euros. (Métrobus n'a pas voulu répondre aux questions de Charlie.)


276 ARRESTATIONS

Le collectif Stopub, né en octobre 2003 dans le prolongement du mouvement des intermittents du spectacle, n'a pas d'existence officielle. Son porte-parole, «Robert Johnson» (personnage derrière lequel s'expriment ses animateurs pour conserver l'anonymat), explique que Stopub est «une organisation horizontale, en rhizome, qui se développe par grappes, comme les tubercules. On est des métastases. Notre but c'est de devenir le cancer du système libéral.» Le gouvernement prend la menace au sérieux. Le 28 novembre, Stopub avait appelé publiquement à une action de recouvrement des espaces publicitaires. Les lieux de rendez-vous furent cernés par des cars de police, comme s'il s'agissait de terroristes. Bilan : 276 personnes arrêtées, 21 amendes de 78 euros distribuées (pour stationnement illicite dans le métro et graffitis).

Prochaine action de Stopub vendredi 19 décembre. Pour en savoir plus: http://www.stopub.tk
A signaler également, le livre de chevet des Stopub: l'excellent Guérilla Kit, de Morjane Baba, La Découverte, octobre 2003, 280 p., 12,50 E.

Charlie Hebdo, 10 décembre 2003
"Article de Charlie Hebdo" | Connexion/Créer un compte | 0 commentaires

Les commentaires anonymes ne sont pas autorisés, veuillez vous enregistrer

Liste des municipalités qui ont refusé l'affichage urbain
Documentaire étudiant sur la résistance face à la publicité
Retourner les armes de l'adversaire contre lui-même
Petit guide pratique d'extermination de la publicité
Modèle propre pour la pub sur internet, projet étudiant
Eradiquer la pub encrivore sur vos billets SNCF à imprimer
Nouveau abris JCD
UTILISER LES SOURIRES D'ENFANT
Journée Sans Pub le 27 novembre
Liste des contacts antipubs dans votre région
A Dijon, la gastronomie s'affiche dans les rues ...
Audit participatif des panneaux publicitaires à Dijon
Pubs géantes : Milan invente le Dôme-sandwich
Boko Anana, le court anti-pub

Pub et Caca

19 mai: Le Publiphobe n°159 est disponible.

13 avril: "Hacked By Hackerking" à télécharger dans la catégorie Audios.

4 novembre: "pochoirs" à télécharger dans la catégorie Autocollants.

3 juin: "La Bulle économique" à télécharger dans la catégorie Vidéos.

19 janvier: 1 photo ajoutée dans Hacked By Erfan80.

9 mars: "La captation des désirs" à télécharger dans la catégorie Autocollants.

28 novembre: 1 photo ajoutée dans Hacked By Erfan80.

7 janvier: 1 photo ajoutée dans Hacked By Erfan80.

12 octobre: 1 photo ajoutée dans Hacked By Erfan80.

10 juin: Le Publiphobe n°114 est disponible.



   Contacter les admins
   Informations légales

   Le Publiphobe
   Sondages
   Citations antipubs
   Articles passés
   Chercher sur le site

   Flux RSS


Lien anti spammeurs

Site Sans Pub


Zone hors AGCS