"Et si la situation économique incitait au vol?"
- Thomas More, l'Utopie, 1516
La France, qui s'apprête à fêter le centenaire des lois de laïcité, oublie pourtant que son but à l'école est de défendre la capacité de jugement. Nos anciens savaient que la publicité est contraire à tout projet éducatif : c'est pourquoi, bien que beaucoup moins victimes que nous, ils avaient tenu dès 1936 à poser le principe de son interdiction. Cette protection a été réaffirmée en 1952 puis en 1967 et 1976. L'administration a cependant peu à peu violé sa propre règle. Un inspecteur a même été condamné, en 1993, pour avoir "méconnu le principe de neutralité scolaire" en s'associant à une banque. Le ministre (socialiste) de l'Education nationale, Jack Lang, avait alors, sous prétexte d'assouplir et de moderniser le texte, troqué le vieux principe d'interdiction contre celui de "neutralité commerciale".

Pourquoi l'Etat a-t-il choisi de désarmer l'école au moment précis où elle devenait l'objet de toutes les agressions ? L'enseignement constitue le dernier grand marché disponible avec 875 milliards d'euros par an. Cette invasion publicitaire est aussi inséparable de la volonté des "maîtres du monde" de s'approprier son contenu éducatif. Les grands patrons réunis au sein de la Table ronde européenne (ERT), véritable clone du Gate américain (Global Alliance for Transnational Education), ne le cachent pas : "Le monde de l'éducation ne semble pas bien percevoir le profil des collaborateurs nécessaires à l'industrie [...] L'éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique."

Le développement de la publicité à l'école est pourtant une abomination. Elle laisse croire aux enfants que le bonheur serait dans la consommation. Comme si posséder dix paires de baskets permettait de courir dix fois plus vite. Plus grave encore : elle donne l'illusion qu'il serait possible de compenser les carences narcissiques et la perte des repères par la consommation de produits de marques qui fonctionnent comme des identités de substitution : on a des enfants Nike, Coca-Cola, etc. L'Etat ouvre parallèlement l'accès de l'école aux entreprises sous prétexte de développer le partenariat : mallettes pédagogiques (Nestlé fait la publicité de son chocolat en poudre Nesquick et de ses céréales sous prétexte de présenter un petit-déjeuner équilibré, Kellogs poursuit ses opérations en maternelle, Colgate-Signal propose une éducation au brossage des dents, Danone a conçu un coffret pédagogique "alimentation plaisir", etc.), sponsoring (McDonald's, Coca-Cola, Leclerc, etc.), encarts publicitaires dans les plaquettes des établissements, journaux gratuits truffés de pub déposés dans les écoles...

L'Europe doit-elle s'aligner sur le Canada ou les Etats-Unis ? Des entreprises canadiennes ont créé la Conférence Kid Power pour défendre le droit des enfants à être considérés comme des consommateurs comme les autres. Les écoles américaines récoltent 750 millions de dollars par an via la pub. Mais à quel prix ? Les élèves de 11 à 17 ans ont l'obligation de regarder, pendant au moins 90 % des jours scolaires, un journal télévisé de dix minutes comprenant deux minutes de pub. Des marques obtiennent le droit de faire figurer leur logo sur les murs des lycées, dans les cours de récréation, sur le sol des gymnases, sur les rideaux des réfectoires, dans les bus scolaires, etc. L'apprentissage à la lecture et au calcul se fait avec des personnages emblématiques de marques ou des mises en situation de consommation. Des classes sont sponsorisées par des marques qui leur fournissent "gratuitement" des produits "pédagogiques" labellisés, des jeux, des cassettes vidéo, des cahiers d'exercices, des échantillons gratuits. Des établissements imposent le port de tee-shirt avec des publicités, d'autres remplacent les images par des bons d'achat ou de réduction.

Pizza Hut a lancé son programme "Book It !" avec l'agrément du ministère. Les bons élèves sont accueillis par le manager d'un Pizza Hut qui leur offre autocollants, médailles, diplômes et une part de pizza : 300 millions d'enfants ont déjà participé à cette opération. Domino Pizza distribue gratuitement des manuels scolaires mais proportionnellement au nombre de pizzas commandées le midi à la cantine. Les écoles signent des contrats d'exclusivité avec des géants du soda prévoyant des objectifs de vente, par exemple 50 canettes par an et par élève, ainsi qu'un nombre minimum de distributeurs dans les couloirs de l'école. Les instituteurs qui acceptent de couvrir leur voiture avec des autocollants publicitaires reçoivent de l'argent. En échange, les sociétés organisent des dégustations d'échantillons lors de leurs cours. Les élèves sont également "loués" à des sociétés spécialisées qui étudient leur comportement d'achat et les utilisent comme précurseurs de tendance. Tout ceci a lieu durant les cours et occupe jusqu'à 10 % du temps scolaire.

La lutte contre la publicité à l'école prend deux formes. Le refus de certains jeunes d'être transformés en hommes-sand wichs : ces "démarqueurs" se caractérisent par des tenues ou des matériels vierges de tout logo ou mention publicitaire. Et le refus de certains enseignants d'être instrumentalisés par des marques.

La publicité à l'école repose sur une confusion des registres : est-on à l'école pour apprendre à devenir un "bon" consommateur ? La pub, ce n'est pas la culture des jeunes mais une anticulture. La culture, plus on la fréquente tôt, plus on devient un adulte autonome. La pub, plus on y est soumis tôt, plus on devient "accro" aux marques. Les enfants ne sont pas de la chair à pub. Et nous ne voulons pas de "dealers" de marques à proximité ou dans les écoles ! Exigeons l'abrogation de la circulaire du 28 mars 2001 !

Paul ARIÈS

Paul Ariès est politologue à l'université Lyon-II. Dernier ouvrage paru: "Putain de ta marque, la pub contre l'esprit de révolte" (Editions Golias, 23 euros)
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Re: Libérer l'école de la pub (Score: 1)
par PrNICO le 20 mai 2006 à 09h27
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un combat concret ?

http://antipub.net/actions/index.php?page=mursecole



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